Lors de sa première prise de parole, Paul Christophe a affiché la volonté de faire de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) un acteur central du débat sur l’autonomie. Une ambition politique assumée, alors que les réformes se font attendre et que les contraintes budgétaires persistent.
Paul Christophe, président de la CNSA, aux côtés du directeur général de la CNSA, Maëlig Le Bayon, lors d’une conférence de presse le mercredi 15 avril.
La CNSA affiche l’ambition de renforcer son rôle d’“aiguillon” pour peser davantage dans le débat public et structurer la politique de l’autonomie à l’échelle nationale.
Elle entend accélérer le changement de paradigme en faisant de la prévention un véritable investissement, et non plus une simple dépense de court terme.
L’institution pousse au développement de l’habitat intermédiaire comme solution pivot entre domicile et établissement pour répondre au vieillissement de la population.
Elle revendique une méthode fondée sur le décloisonnement des politiques, la co-construction avec les territoires et une meilleure prise en compte des besoins des personnes.
Une feuille de route ambitieuse pour Paul Christophe, à la tête de la CNSA
Son curriculum vitæ est déjà bien fourni. Fraîchement nommé président de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), Paul Christophe arrive avec une certaine connaissance du secteur. Le maire de Zuydcoote (Nord) et conseiller départemental du canton de Dunkerque-2 est également ancien député du parti Horizons, fondé par Edouard Philippe en 2021. Il se félicite notamment d’avoir été rapporteur du projet de loi « Cadres et Autonomie » visant à transférer, en sortie de crise liée au Covid,« quelques milliards d’euros » de déficit au sein de la Caisse, « prolongeant sa durée de vie et sa capacité à amortir la dette sociale qu’on lui transférait ». Nommé ministre des Solidarités, de l’Autonomie et de l’Égalité entre les femmes et les hommes dans l’éphémère gouvernement de Michel Barnier en septembre 2024, il revendique depuis« une trajectoire entièrement consacrée aux politiques sociales ».
C’est à la tête de la CNSA, où il siège depuis quelques jours seulement, qu’il entend transformer son expérience en levier d’action à échelle nationale. Au cours de cette toute première conférence de presse, il place son mandat sous le signe de la continuité et de l’accélération. Pour lui, la CNSA doit devenir un « aiguillon » capable de peser davantage dans le débat public, à l’heure où les enjeux liés au vieillissement et au handicap s’intensifient. Il assume une posture de responsabilité collective, rappelant que la caisse n’est pas seulement un opérateur financier, mais un acteur politique à part entière du champ de l’autonomie.
Equité, prévention, dialogue et habitat intermédiaire comme principales ambitions pour l’autonomie
Premier levier d’action défendu par Paul Christophe : l’équité territoriale, dont il reconnaît sans détour que l’objectif fixé lors de la création de la cinquième branche de la sécurité sociale dédiée à l’autonomie – au « cinquième risque » – est encore loin d’être atteint. Les disparités de reste à charge et de plans d’aide entre départements demeurent importantes, alimentées par une autonomie locale forte et des pratiques hétérogènes. « L’équité sur le territoire n’est pas au rendez-vous », déplore-t-il.
Le sujet central de la prévention ne tarde pas à être évoqué par le président de la CNSA, qui affirme tenter d’imposer un changement de paradigme dans un système qu’il estime encore largement dominé par la logique curative. Pour lui, la prévention ne doit plus être perçue comme une dépense subie, mais comme un investissement capable de générer des économies futures et d’améliorer l’espérance de vie en bonne santé : « on parle souvent de bien-vieillir, moi j’aime parler de bien-vivre ».
Troisième axe structurant : la transformation de l’offre entre domicile et établissement. Paul Christophe défend la montée en puissance de l’habitat intermédiaire, fer de lance historique de la CNSA, qu’il présente comme une alternative crédible et moins coûteuse que l’EHPAD, dans un contexte de vieillissement massif de la population. Il souhaite sortir d’une « logique binaire trop souvent observée » entre domicile et EHPAD en matière de vieillissement. La CNSA préconisait, déjà en octobre dernier, la création de 500 000 nouvelles solutions d’habitat intermédiaire d’ici à 2050. Pour rappel, on estime que sur 4,3 millions de personnes âgées ou en situation de handicap ayant besoin d’une aide au maintien dans l’autonomie, seules 280 000 personnes vivent en habitat intermédiaire.
Enfin, il insiste sur un changement de méthode, à savoir partir des besoins des personnes plutôt que des dispositifs existants. Co-construction, décloisonnement entre âge et handicap, et renforcement du dialogue avec les départements et plus largement les territoires – qu’il assure avoir « du mal à convaincre » – constituent les fils rouges affichés de son mandat.
Concernant les priorités budgétaires, la CNSA soulève plusieurs axes. D’abord, un soutien massif au domicile, avec 516 millions d’euros de dotation complémentaire fléchés vers les services d’aide à domicile (SAD), « pour consolider le tarif plancher national et les revalorisations salariales post-Covid ». Concernant l’attractivité des métiers, un fonds mobilité de 75 millions d’euros est déployé pour équiper les professionnels (véhicules hybrides), réduisant leur reste à charge à 120 €/mois. La CNSA entends, avec ces moyens, construire des parcours professionnels, permettre de garder son ancienneté et offrir des trajectoires de carrière. « Les partenaires sociaux travaillent à un nouvel accord de revalorisation, avec la volonté partagée de ne pas renvoyer à plus tard les réponses attendues par les professionnels », précise Maëlig Le Bayon, directeur général de la CNSA, présent à ses côtés.
Entre scepticisme et blocages : un système jugé à bout de souffle
Les interventions de la presse, présente sur place, se révèlent parfois sceptiques. Si les objectifs sont globalement partagés, les journalistes interrogent très sérieusement la capacité réelle du système à se transformer.
Premier point de tension : la défiance persistante autour des réformes du grand âge. Une journaliste souligne une accumulation de promesses politiques non tenues, entre plan grand âge sans cesse repoussé et réforme structurelle toujours absente. Elle s’interroge : l’approche de la présidentielle ne risque-t-elle pas de devenir «une excuse pour ne rien faire »alors «qu’on sent bien qu’il n’y aura pas de plan grand âge» ? Argument immédiatement réfuté par Paul Christophe, affirmant qu’il souhaitait justement «proposer un projet de société » à l’approche de 2027, «se servir de cette caisse de résonance pour faire entendre avec force ces enjeux liés au vieillissement »,tout en refusant de «mentir aux Françaises et aux Français » sur les «quelques milliards supplémentaires » nécessaires à la mise en place de ces objectifs.
« Il y a six ans, nous avons créé une branche pour préparer la France au mur démographique et relever le défi de l’inclusion. Aujourd’hui, il nous faut réaliser pleinement cette promesse. Mon mandat est le moyen de boucler une boucle. Derrière les murs de cette institution, il n’y a pas des dispositifs ou des lignes budgétaires : il y a des millions de vies. Celles de nos aînés, des personnes en situation de handicap, de leurs aidants. Notre devoir est de rendre leurs droits effectifs, pas seulement théoriques.»
Paul Christophe, président de la CNSA
Le sujet du financement cristallise également les inquiétudes. Le système est communément décrit comme éclaté et illisible car fondé sur une superposition de mécanismes : État, Sécurité sociale, départements, mais aussi usagers via le reste à charge et les crédits d’impôt. Une architecture «complexe » qui nourrit, d’après le président de la CNSA, une impression d’inefficacité redistributive.
Autre questionnement relevé : les relations État-départements. Plusieurs questions évoquent un blocage institutionnel, marqué par des négociations difficiles sur l’Allocation personnalisée d’autonomie (Apa) et les financements associés. Le cas du Pas-de-Calais, récemment documenté par un rapport, est cité comme révélateur des disparités de traitement entre territoires.
Enfin, la question de la capacité d’action de la CNSAelle-même est posée. Sans pouvoir de contrainte réel sur les départements, avec des systèmes d’information encore incomplets et une gouvernance «éclatée », l’institution apparaît pour certains comme structurellement limitée dans sa capacité à imposer une harmonisation nationale.
La CNSA plaide pour le dialogue sous contrainte structurelle
Face à ces questionnements, Paul Christophe et le directeur général de la CNSA, Maëlig Le Bayon, défendent une ligne de réalisme institutionnel et de dialogue. La CNSA se veut d’abord un «aiguillon » politique et technique. Le président revendique une méthode fondée sur la confiance avec les départements, tout en appelant à davantage de transparence sur l’usage des financements publics.
Sur la question des inégalités territoriales, la direction de la caisse reconnaît explicitement ses limites actuelles : l’absence d’outils suffisamment robustes pour piloter les plans d’aide comme il se doit et les évaluations sur l’ensemble du territoire. Ils reconnaissent qu’une autonomie départementale forte combinée à un manque de systèmes d’information intégrés empêche encore toute harmonisation réelle. Sur le financement, la branche autonomie reste structurellement sous tension. La prochaine convention d’objectifs et de gestion (COG) apparaît de fait comme un moment décisif, à la fois sur les moyens humains de la CNSA et sur sa capacité à territorialiser son action.
« Nous ne pouvons plus avoir un système où la qualité de l’accompagnement dépend du code postal. »
Paul Christophe, président de la CNSA
L’habitat intermédiaire illustre parfaitement cette tension entre ambition de la CNSA et réalité : si les acteurs publics, dont la Caisse des Dépôts, annoncent des moyens d’investissement, et si la CNSA mobilise une enveloppe dédiée, le modèle économique reste encore fragile, notamment sur le volet du financement des loyers et des services associés.
Cette première conférence de presse de Paul Christophe à la tête de la CNSA dessine les contours d’un mandat volontariste. Si le nouveau président affiche une ambition de transformation du modèle de l’autonomie, il se heurte néanmoins aux limites structurelles du système déjà présentes – fragmentation du financement, autonomie des départements ou encore outils de pilotage incomplets. Affaire à suivre, donc… jusqu’à la prochaine COG.
Cet article a été publié par la Rédaction le
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