Évaluée à plus de 30 milliards d’euros dans un contexte de vieillissement démographique, la filière du grand âge semble promise à une croissance mécanique. Mais derrière ce potentiel, l’étude publiée par le cabinet Xerfi affiche un constat bien moins optimiste. En cause : le sous-financement chronique, le manque de personnel et le déséquilibre entre l’offre et la demande auxquels s’expose la filière. À l’horizon 2030, la France risque de ne pas être prête.

- La filière du grand âge, évaluée à plus de 30 milliards d’euros, reste structurellement sous-dimensionnée face à l’augmentation rapide du nombre de seniors dépendants d’ici 2030.
- Il faudrait créer plus de 130 000 places supplémentaires d’ici 2030, tout en recrutant plus de 60 000 professionnels pour rendre crédible le virage domiciliaire.
- Fragilisés par un sous-financement chronique et des modèles économiques instables, près de 60 % des EHPAD publics et privés non lucratifs sont aujourd’hui déficitaires.
- Le secteur se recompose sous l’effet des cessions d’actifs des grands groupes, ouvrant la voie à de nouveaux équilibres entre domicile, établissement et coordination des parcours.
Une filière sous-dimensionnée face au choc démographique
Le vieillissement n’est plus une projection, mais bien une réalité massive. Aujourd’hui, la France compte environ 840 000 lits et logements dans les établissements pour seniors, de l’EHPAD aux résidences autonomie et résidences services, en passant par les habitats partagés. D’ici 2050, les plus de 60 ans seront plus de 24 millions, contre 19 millions aujourd’hui. Parmi eux, plus de 3,5 millions pourraient être en perte d’autonomie (chiffres avancées par la Drees : 2,8 millions).
Face à cette montée en charge, les besoins sont vertigineux. Il faudrait ouvrir plus de 130 000 nouvelles places en EHPAD et résidences autonomie d’ici 2030, puis 250 000 supplémentaires par la suite. Cela représenterait plus de 25 000 créations de places par an entre 2025 et 2030. Un rythme inédit, alors même que les professionnels alertent déjà sur leurs difficultés à maintenir l’existant.
Car selon les experts de Xerfi, la filière restera sous-dimensionnée d’ici 2030 : le nombre de seniors dépendants progressera plus vite que les capacités d’accueil. Autrement dit, la demande dépassera l’offre. Le risque est clair : tensions accrues, délais d’admission rallongés, et inégalités territoriales renforcées.
Le virage domiciliaire à l’épreuve du réel
Les pouvoirs publics misent sur le maintien à domicile. Sur le papier, le « virage domiciliaire » répond aux aspirations des personnes âgées et à la contrainte budgétaire. Dans les faits, il suppose des moyens humains considérables : plus de 60 000 équivalents temps plein supplémentaires d’ici 2030. Or la pénurie de main-d’œuvre s’installe durablement.
De nombreuses structures d’aide à domicile refusent déjà des prises en charge, faute de personnel disponible. Le tarif socle annoncé pour 2026, qui correspond à 25 euros de l’heure, est jugé inférieur au coût de revient par nombre d’acteurs. Le modèle économique reste fragile, et l’attractivité des métiers du grand âge, insuffisante.
Du côté des établissements, la situation n’est guère plus confortable. Pour cause : plus de 60 % des EHPAD publics et privés à but non lucratif seraient déficitaires. Les résidences autonomie doivent investir pour moderniser un parc vieillissant. Quant aux habitats partagés, colocations seniors, béguinages ou encore accueils familiaux, leur développement reste marginal : ils ne devraient pas dépasser 1 % de l’ensemble des hébergements d’ici 2030. L’alternative existe, mais elle ne compensera pas le manque structurel de places.
Un secteur en recomposition, entre recentrage et opportunités
Dans ce contexte tendu, le paysage du grand âge se transforme. À la suite du scandale Orpea, plusieurs grands groupes ont engagé des cessions d’actifs pour se désendetter. Clariane a cédé Petits-fils et Les Essentielles, Colisée s’est séparé d’Onela, tandis que Emeis a vendu une partie de son patrimoine immobilier.
Après une décennie d’intégration tous azimuts, l’heure est au recentrage. Ces mouvements ouvrent des opportunités pour des acteurs intermédiaires et de nouveaux entrants : Ouihelp et Fondation Santé Service se sont renforcés dans les services à domicile par des acquisitions ciblées. Le groupe Crédit Agricole, désireux d’élargir son offre à la santé et à l’accompagnement du vieillissement, est pour sa part en passe de racheter Petits-fils.

En parallèle, les acteurs gagnent en technicité pour répondre à des situations de dépendance plus lourdes. Les résidences services et résidences autonomie accueillent désormais des profils comparables à ceux des EHPAD du début des années 2000, tandis que ces derniers se concentrent davantage sur la grande dépendance, les maladies cognitives et les soins palliatifs.
La coordination des parcours devient un impératif. Sont par exemple à considérer l’alternance domicile/établissement, les fonctions de « care manager », ou encore l’accompagnement des aidants. Reste une question structurante : la filière pourra-t-elle s’organiser à la hauteur du choc démographique, ou continuera-t-elle à avancer sous contrainte permanente ?
Cet article a été publié par la Rédaction le
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