[TRIBUNE] Véronique Cayado et Houda Karaouli : « Il faut aider à aider »

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Une tribune de Véronique Cayado et Houda Karaouli sur la relation « d’aidance » et ses enjeux éthiques. Dans cette tribune, ces deux spécialistes de l’avancée en âge interrogent la nature de la relation entre aidant et aidé, et le rapport d’ascendance qui fut pendant longtemps perçu comme légitime. Désormais, on invite les professionnels à replacer la personne aidée, accompagnée, au cœur de la décision et du projet de vie. Mais comment faire en sorte que cette dynamique s’incarne dans les actes si on n’accompagne pas les professionnels dans la mise à distance de leurs représentations et dans la compréhension des enjeux éthiques de la relation d’aide ? A l’heure où les débats sur le vieillissement et la place des aidants devraient être au cœur des priorités sociales, cette tribune propose un éclairage éthique et professionnel sur la relation d’aide.

Houda Karaouli
Véronique Cayado

Avoir besoin de lunettes pour travailler, c’est dépendre d’un outil, autrement dit d’une aide technique. Avoir besoin d’une autre personne pour se laver, c’est dépendre d’une aide humaine. Ces deux types de dépendance ne génèrent pas du tout les mêmes sentiments.

Dans le cas de l’aide humaine, la situation semble s’inverser : la maîtrise apparaît plutôt du côté de l’aidant, qui assiste et prend en charge la personne en difficulté.

Généralement, porter des lunettes n’est pas perçu comme une forme de dépendance. C’est un outil support que l’on utilise à sa guise, que l’on met et enlève au gré de ses besoins. L’inertie de l’objet donne l’impression de maîtriser la relation à l’objet.

La dépendance à l’aide humaine engendre-t-elle nécessairement un déséquilibre dans la relation entre la personne aidée et son aidant, au désavantage de la première ?

Les relations humaines se caractérisent souvent par des dynamiques de pouvoir où chacun cherche sa place, tente d’influencer l’autre ou de se protéger. Une relation peut tendre vers la symétrie – un équilibre en termes de positions, de pouvoir ou de reconnaissance – mais cela demande un effort constant.

Cela implique notamment de prendre du recul face aux situations pour éviter les jugements hâtifs et les réactions émotionnelles ou défensives. Cette forme de régulation de soi est rarement spontanée. On mesure donc combien la recherche de symétrie dans la relation d’aide est difficile, et ce d’autant plus que cela va à l’encontre de plusieurs de nos présupposés culturels.

Pour un aidant, qu’il soit proche ou professionnel, le sentiment de responsabilité à l’égard de la personne aidée peut le conduire naturellement à gérer le quotidien de celle-ci en lieu et place de cette dernière. Comment les personnes concernées vivent-elles ces situations ?

Pour certaines, s’en remettre à l’autre peut apporter réconfort et repos. Pour d’autres, en revanche, cela peut être source de souffrance. Elles peuvent chercher à s’y opposer, avant de soudainement lâcher prise.

Quelle que soit la réaction individuelle, prendre les rênes de la vie d’autrui représente toujours une forme de dépossession d’une part de son autonomie. C’est donc tout un travail de déconstruction à engager avec les aidants sur le terrain pour mieux comprendre l’enjeu de la place à tenir avec la personne aidée.

Vers un équilibre des positions, du pouvoir ou de la reconnaissance : un renversement de posture à incarner

Dans une société valorisant l’autonomie, la dépendance est perçue comme une forme d’anomalie et de défaillance. Être dépendant d’autrui, c’est être diminué, en état de faiblesse, ce qui crée d’emblée une asymétrie entre aidant et aidé : d’un côté il y a un individu capable, de l’autre un individu incapable. Cette vision est renforcée par l’histoire des institutions d’assistance françaises, où l’internement et le contrôle ont dominé, des siècles durant, les pratiques organisationnelles.

Malgré l’évolution vers la « démocratie en santé » et la promotion de l’autodétermination, et malgré les lois garantissant les droits des usagers, des traces de paternalisme subsistent, où l’aidant est encore souvent considéré comme celui qui sait. Dans l’aide aux personnes âgées, cette posture est accentuée par nos représentations sociales du vieillissement.

Nous avons tellement tendance à regarder les plus vieux comme des êtres diminués aux capacités altérées, qu’on est vite enclin à penser que celui qui est le plus apte à savoir ce qu’il convient de faire dans l’intérêt de la vieille personne, c’est l’aidant !

C’est à lui de veiller sur la sécurité et le bien-être de cet être que les années ont laissé amoindri tant sur le plan physique que mental. L’association entre vieillesse et dégénérescence est tellement puissante dans notre esprit qu’elle induit inconsciemment une suspicion d’incapacité à l’égard des anciens qui ne se voient plus que très rarement traités comme des adultes à part entière.

Porté par l’envie d’aider et de bien faire, l’aidant de la personne âgée est alors tenté de se substituer à elle, de décider à sa place, dans un rapport d’ascendance souvent non conscient, persuadés d’agir dans son intérêt.

Une bienveillance co-construite : soutenir les aidants dans leurs réflexions éthiques est essentiel !

Un professionnel du care, aussi expert soit-il, n’est pas expert dans la vie de la personne qu’il assiste dans son quotidien. C’est à elle, avec les capacités qui sont les siennes, avec ses préférences, ses envies, ses peurs et ses angoisses, de prendre la route.

En cela, la relation d’aidance peut s’apparenter à un voyage en tandem avec la personne aidée qui se tient devant. A charge pour le professionnel à l’arrière d’adapter son rôle, d’être plus ou moins présent dans le mouvement, plus ou moins en alerte sur les dangers de la route. Il équilibre, compense, pousse mais ne prend pas la direction.

Ce professionnel doit pouvoir être soutenu et accompagné par son organisation de travail pour apprendre à manœuvrer à l’arrière du tandem avec humilité.

Il est crucial de sensibiliser aux enjeux éthiques de ces métiers, en formant les professionnels aux implications pratiques du consentement ou de l’assentiment de la personne aidée. Il est également important de leur fournir des outils favorisant l’écoute active et le respect de l’autonomie, pour guider les échanges tout en rappelant les essentiels de la relation d’aide.

Houda Karaouli, Directrice Déléguée Autonomia
Véronique Cayado, Responsable du Lab Autonomi

Cet article a été publié par la Rédaction le

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