« Les vieux coûtent cher », « les EHPAD sont des mouroirs »… Ces phrases ordinaires cachent une violence sociale devenue systémique. Dans cette émission, professionnels du grand âge et représentants associatifs déconstruisent, sans détour, les clichés qui gangrènent encore le regard porté sur la vieillesse.
Les préjugés sur la vieillesse alimentent l’âgisme et fragilisent l’attractivité des métiers du grand âge.
Les intervenants dénoncent une vision trop médicale et sécuritaire du vieillissement.
Le maintien à domicile ne peut pas être la seule réponse aux besoins des personnes âgées.
Les professionnels réclament une politique du grand âge fondée sur les droits et la citoyenneté.
Le changement du nom des EHPAD ne suffira pas sans réforme profonde du secteur.
Vieillissement : une société qui préfère détourner les yeux
La scène est connue des professionnels du secteur : un silence gêné quand ils évoquent leur métier. Ou pire, une forme de compassion déplacée. Comme si accompagner des personnes âgées relevait d’un choix triste, presque honteux.
Pour Juliette Viatte, rédactrice en chef de Géroscopie, il était temps de mettre les pieds dans le plat : les préjugés sur le grand âge ne sont pas anecdotiques. Ils ont des conséquences directes sur l’attractivité des métiers, sur les politiques publiques et sur la dignité même des personnes âgées.
« Les Français ne vont pas dans les établissements, ils ne vont pas voir comment fonctionne un service à domicile. Donc ça les renvoie à ce qu’ils ont pu voir dans les médias. (…) Ouvrons les portes de nos établissements, n’ayons pas peur, montrons ce que l’on fait de bien. »
Eric Fregona, directeur adjoint de l’AD-PA
Pour Eric Fregona, directeur adjoint de l’AD-PA, le problème est aussi culturel : la vieillesse reste associée à la dépendance, à la maladie, à la fin de vie. Une vision réductrice qui nourrit l’âgisme et enferme tout un secteur dans une image négative.
« Les vieux ne veulent pas aller en EHPAD » : un raccourci devenu doctrine politique
Parmi les idées reçues les plus tenaces, une domine aujourd’hui les politiques publiques : les personnes âgées voudraient toutes vieillir chez elles. Une affirmation que Clémence Lacour, responsable des relations institutionnelles de la FNAQPA, nuance fortement : si le domicile reste un souhait majoritaire, les besoins évoluent avec la perte d’autonomie et rendent parfois l’accompagnement en établissement indispensable. Or, selon elle, le “virage domiciliaire” s’est construit sur une vision idéalisée du vieillissement à domicile… et sur une dégradation continue de l’image des EHPAD.
« L’affirmation selon laquelle les personnes veulent vivre chez elles le plus longtemps possible n’a pas beaucoup de sens en elle-même. (…) Aller en EHPAD, ça peut être la meilleure solution pour une personne en fonction de ses circonstances. »
Clémence Lacour, responsable des relations institutionnelles de la FNAQPA
Derrière cette orientation politique, les intervenants dénoncent aussi une logique budgétaire :
le domicile est perçu comme moins coûteux ;
l’aide informelle des proches compense les manques du système ;
la médicalisation croissante des établissements concentre les situations les plus lourdes.
Résultat : les maisons de retraite accueillent des publics toujours plus fragiles, avec des moyens jugés insuffisants.
Vieillesse, dépendance, sécurité : quand la protection devient privation
Autre dérive dénoncée lors de cette émission : la confusion permanente entre vieillesse et incapacité. Pour les intervenants, la société réduit trop souvent les personnes âgées à leur vulnérabilité.
Cette logique sécuritaire produit des effets très concrets :
restriction des libertés ;
infantilisation ;
décisions prises à la place des résidents ;
priorité donnée au risque plutôt qu’à la qualité de vie.
Clémence Lacour rappelle pourtant un principe fondamental : en droit français, une personne majeure reste pleinement décisionnaire tant qu’aucune mesure légale ne dit le contraire.
Le débat autour du “droit de visite” illustre parfaitement cette bascule. Les intervenants préfèrent d’ailleurs parler de “droit de recevoir”. Une nuance essentielle : il ne s’agit pas seulement pour les proches d’entrer dans l’établissement, mais bien du droit du résident à continuer à vivre comme un citoyen à part entière.
Changer les mots pour changer le regard
Faut-il supprimer le mot “EHPAD” ? La question est désormais sur la table, portée jusque par le gouvernement avec l’idée de rebaptiser les établissements “Maisons France Autonomie”. Pour Eric Fregona, le terme EHPAD est devenu toxique. Parce qu’il enferme les établissements dans une logique administrative et médicale, loin de l’idée d’un lieu de vie.
« Je n’ai jamais employé cet horrible terme d’EHPAD avec le mot dépendance. (…) Quand on aime son métier, on en parle positivement. Et je crois que nous, professionnels, c’est aussi à nous d’utiliser les bons mots pour parler des personnes que l’on accompagne. »
Eric Fregona, directeur adjoint de l’AD-PA
Mais au-delà du vocabulaire, les deux fédérations attendent surtout une réforme de fond :
une véritable loi autonomie ;
un financement durable du grand âge ;
une politique fondée sur les droits et la citoyenneté ;
une lutte assumée contre l’âgisme.
Car pour les intervenants, le sujet dépasse largement le secteur médico-social. Il interroge directement le projet de société français : quelle place voulons-nous réellement accorder à la vieillesse ?
Cet article a été publié par la Rédaction le
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