Dans cette table ronde enregistrée au Festival International SilverEco Bien-Vieillir, Mickaelle Ovarbury, directrice générale de l’association Les Ailes des Anges, et Muriel Salomon, directrice générale de l’EHPAD Henri Bourgeois (OMASS), interrogent les limites des parcours d’accompagnement traditionnels. Animée par Alexandre Doubel, cette rencontre défend une approche décloisonnée du grand âge, qui place les choix et les besoins des personnes âgées au centre des réponses.

Vieillir aux Antilles : quand le domicile ne suffit plus à protéger de l’isolement
Comment garantir aux personnes âgées de vivre là où elles le souhaitent sans les laisser seules face à la perte d’autonomie ? Pour ouvrir cette table ronde, Alexandre Doubel, secrétaire général, développement stratégique et systèmes d’information chez OVE-CARAÏBES, présente deux situations qui illustrent les fragilités du vieillissement en Martinique. Une femme de 86 ans vit seule au Carbet, dans la maison construite avec son mari. Cette femme qui a élevé cinq enfants, accompagné douze petits-enfants et longtemps fait vivre son quartier autour des repas du dimanche ne bénéficie plus que d’un soutien limité : sa voisine lui apporte du pain chaque matin et une soignante conserve les clés du domicile en cas de problème.
L’histoire de Mister Albert, 79 ans, révèle une autre réalité. Après une chute, il est admis en urgence en EHPAD et vit cette entrée en établissement comme une punition. Il vit désormais seul dans un appartement inadapté. Pour Alexandre Doubel, ces deux parcours ne constituent pas des exceptions. Ils interrogent la capacité des professionnels à anticiper les fragilités, à repérer les ruptures et à proposer des solutions avant que l’urgence ne dicte les décisions.

«Vieillir chez soi aux Antilles, ce n’est pas seulement une maison, c’est aussi un quartier, c’est la vie du quartier, les personnes qui sont tout autour »
Mickaelle Ovarbury, directrice générale de l’association Les Ailes des Anges
Directrice générale de l’association Les Ailes des Anges, Mickaelle Ovarbury décrit un domicile qui dépasse largement les murs de la maison. « C’est aussi un quartier, c’est la vie du quartier », rappelle-t-elle. Aux Antilles, le vieillissement s’accompagne d’une évolution des solidarités familiales : les enfants partent travailler en métropole et les personnes âgées restent parfois seules. La prise en charge repose alors sur un entourage fragilisé, des voisins et des professionnels qui doivent compenser l’éloignement familial.
Du domicile à l’EHPAD : organiser des parcours plutôt que subir les ruptures
Pour Mickaelle Ovarbury, les dispositifs d’accompagnement ne peuvent fonctionner indépendamment les uns des autres. Les Ailes des Anges proposent notamment de l’aide à domicile, du baluchonnage, du relayage et des solutions d’habitat inclusif. Mais la difficulté ne tient pas seulement à l’existence de ces services : elle réside aussi dans leur articulation. Les auxiliaires de vie se retrouvent parfois à gérer les rendez-vous médicaux, les médicaments, les infirmiers, les ordonnances et les courses. En cas d’hospitalisation, elles peuvent même devoir accompagner seules la personne aux urgences, faute de proches disponibles sur place.
L’association a notamment accompagné une femme qui ne supportait ni la vie en chambre double en EHPAD ni l’habitat inclusif envisagé par sa famille. La solution est finalement venue de la personne elle-même : un retour à domicile avec une auxiliaire de vie présente de 10 heures à 19 heures. « Ce sont des parcours qu’il ne faut pas imposer », insiste Mickaelle Ovarbury. L’exemple montre que le choix du lieu de vie ne peut être réduit à une alternative entre domicile et établissement. Il suppose d’écouter la personne, d’évaluer ses besoins et de réajuster l’accompagnement au fil de son parcours.

« Le médico-social ne peut pas tout. Ce qui est le plus important ce n’est pas de rajouter des politiques vieillesse, de rajouter un dispositif, et cetera. Le plus important est d’avoir, aujourd’hui, un vrai projet de société où vieillir ne signifie pas ne plus avoir sa place dans la société. C’est une question de responsabilité collective. »
Muriel Salomon, directrice générale de l’EHPAD Henri Bourgeois
Directrice générale de l’EHPAD Henri Bourgeois, au Lamentin, Muriel Salomon défend elle aussi une organisation qui évite les ruptures. L’OMASS a développé plusieurs services à partir de son établissement historique : portage de repas, soins à domicile, activités sociales et dispositif « EHPAD hors les murs ». Ce dernier permet notamment de mobiliser l’expertise de l’établissement au domicile, avec des interventions psychologiques ou ergothérapiques et une évaluation des besoins d’adaptation du logement. Le portage de repas joue également un rôle de veille : les professionnels peuvent repérer une fragilité, une situation d’isolement ou un changement dans les habitudes de vie.
Faire alliance : mobiliser tout un territoire autour des personnes âgées
Le décloisonnement passe aussi par des coopérations concrètes entre établissements, services à domicile, collectivités et acteurs de proximité. Muriel Salomon cite le travail avec les bailleurs sociaux et les gardiens d’immeubles, qui peuvent signaler des changements révélateurs d’une fragilité : une boîte aux lettres qui n’est plus vidée, une personne qui reste enfermée chez elle ou une modification de son comportement. Les CCAS et les autres professionnels du territoire ont également un rôle à jouer. L’objectif est de détecter les difficultés suffisamment tôt pour éviter que les personnes âgées ne se retrouvent sans solution au moment d’une crise.
Les partenariats permettent aussi de maintenir les liens sociaux et de faciliter les transitions entre les dispositifs. Un couple de plus de 90 ans, entré à l’EHPAD Henri Bourgeois après avoir vécu avec l’aide du frère de l’épouse, peut ainsi retourner ponctuellement dans sa maison. Les professionnels organisent la continuité de l’accompagnement avec un service d’aide à domicile partenaire. D’autres exemples illustrent cette logique : une centenaire passée progressivement du club senior au portage de repas, puis à l’hébergement temporaire et à l’EHPAD, ou encore une résidente qui a retrouvé le goût de marcher en prenant en charge un jardin potager. Pour les intervenants, le lien social n’est pas accessoire : il participe pleinement à la qualité de vie.
Cet article a été publié par la Rédaction le
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