Alors que la santé mentale a été désignée Grande Cause Nationale en 2025 et reconduite en 2026, signe d’un enjeu devenu majeur, deux formes de souffrances continuent pourtant de passer sous les radars : celles « bruyantes » des personnes borderline, qui souffrent de stigmatisation et la dépression silencieuse de certains seniors, dont les mécanismes psychiques présentent des similitudes frappantes avec ceux observés dans le trouble borderline. Une tribune signée Pierre Nantas.

Psychothérapeute
Pierre Nantas est psychothérapeute, spécialisé dans l’accompagnement des personnes borderline et de la souffrance au travail. Il est l’auteur de quatre ouvrages :
- La bienveillance, quand elle s’invite en psychothérapie
- Changer de vie, « yes you can » (co-écrit avec J.A.Pinçon)
- Le système borderline, histoires de familles. (co-écrit avec le Dr P.Menu)
- Faire face au trouble de la personnalité borderline (co-écrit Manon Beaudoin)
En référence à plus de 25 ans de psychothérapies auprès de patients « bruyants » atteints du trouble borderline, Pierre Nantas met en lumière la souffrance discrète, encore peu identifiée mais bien réelle, d’une autre catégorie de patients qui viennent le consulter : celle de ces seniors autonomes, entourés par des proches, souvent privilégiés, qui semblent avoir tout pour être heureux mais pour lesquels, la réalité du vécu est toute autre. « Ils me parlent de ces journées qui se ressemblent toutes, de ces appels qui ne viennent plus. Ils évoquent ces repas pris dans le silence avec leur solitude et aussi le sentiment qu’on ne compte plus vraiment pour personne. »
Loin des clichés qui associent systématiquement le mal-être à l’isolement ou à la précarité, Pierre Nantas nous propose deux formes d’approches, sociétale et clinique, qui permettent d’appréhender de quelle façon cette forme d’anxiété s’installe ainsi au fil du temps qui passe, silencieusement, sans bruit, sans plainte.
Approche sociétale
Selon le psychothérapeute, le sentiment d’isolement des seniors peut effectivement être ressenti comme le “climat d’abandon ou de rejet” vécu par les personnes atteintes de trouble borderline. Même si ce n’est pas identique sur le plan diagnostic, l’analogie se situe surtout dans les registres de l’isolement, de la rupture du lien social, de la déliquescence de l’image de soi, comme formes de rejet.
1. Intolérance à l’isolement et à l’abandon
L’un des traits centraux du trouble borderline est la peur viscérale de l’abandon. On parle d’une « condition d’intolérance à être seul » à « l’incapacité à créer du lien » et où la solitude est vécue comme une véritable « menace existentielle » et pas seulement comme une situation ponctuelle. L’isolement social que vivent les seniors – les journées qui se ressemblent, les appels qui ne viennent plus, les repas pris seuls et dans le silence – aggrave la blessure narcissique et la vulnérabilité psychique et peut réactiver une souffrance semblable à celle des borderline.
Chez les borderline, cette souffrance est amplifiée par une dysrégulation émotionnelle et une hypersensibilité au rejet qui ne se retrouve pas chez les seniors. Pour les seniors, la solitude est la source de moments de détresse, l’absence de regard extérieur fragilise le sentiment d’exister, enfin et surtout, la perte de repères relationnels favorise le sentiment angoissant de ne plus compter pour personne.
2. Rejet, âgisme et sentiment d’inutilité
Dans le trouble borderline, une partie du symptôme vient de la façon dont le contexte social et familial a refusé, rejeté, ou stigmatisé la personne. Certains seniors ont le sentiment que la société les traite comme des personnes inutiles, improductives, à la charge de leurs proches ou de la société. On les rend invisibles, ils se cachent dans une solitude polie. Tout cela peut être assimilable au sentiment de dévalorisation et de non‑dignité que vivent souvent les personnes borderline, qui se sentent être de trop pour les autres, ou pas à la hauteur. Dans les deux cas, le risque est de se définir par la place que l’on croit occuper dans le regard des autres.
3. Isolement, cognition et fragilisation
Chez les personnes borderline, la solitude et le rejet peuvent entraîner des conséquences aggravantes :
- la dissociation
- le brouillage de la pensée
- la difficulté à planifier et à se projeter
L’isolement use la pensée, stérilise la créativité, détruit la mémoire et coupe toute velléité d’initiative. Pierre Nantas considère l’isolement des seniors comme un agent pathogène proche de celui que connaissent les personnes borderline. Pour le psychothérapeute, le sentiment d’isolement serait responsable de l’émergence de la peur d’une forme d’abandon ou de la mise à l’écart des actifs, de la vulnérabilité au rejet et à l’auto-dévalorisation, la perte ou la dégradation de supports narcissiques.

En résumé, on peut avancer l’idée que la différence majeure entre ce qui se passe pour le sujet borderline et le senior est que pour l’un, cette souffrance est la conséquence d’un défaut d’attachement précoce, tandis que pour l’autre, cette souffrance est souvent liée à la disparition ou la mutation d’un contexte social, économique et culturel qui participe à la réactivation d’un défaut d’attachement archaïque. Dans les deux cas, la souffrance de ne plus être vu renvoie à la même question clinique : comment une personne peut-elle se construire dans un monde qui ne la reconnaît pas ou qui ne la reconnaît plus ?
Approche clinique
L’isolement des seniors peut être compris comme agent psychopathogène qui, à certains égards, fait écho aux conditions de vulnérabilité propres au trouble borderline, même si l’on ne parle pas ici d’un diagnostic identique chez les personnes âgées.
- Tout comme la personne borderline, le senior isolé peut vivre une intolérance à l’abandon, non pas comme une simple nostalgie d’un passé révolu, mais comme une menace ou une souffrance existentielle liée à la perte du rôle d’acteur social ;
- L’âgisme, la dévalorisation implicite et l’invisibilisation des aînés qui pensent être une charge ou dépendant des proches, reproduisent un sentiment d’exclusion et de déconnexion proche du sentiment de rejet exprimé par les borderline ;
- Comme pour les borderline qui n’existent seulement que dans le regard, souvent chaotique, de l’autre, la fracture sociale des séniors fragilise les processus de maintien du self, provoque l‘émergence d’un repli narcissique, et accélère la désorganisation du sentiment d’appartenance ;
Dans les deux cas (senior isolé et sujet borderline), la solitude devient donc un facteur aggravant qui amplifie la souffrance psychique, perturbe la pensée, réduit l’initiative et renforce la crainte d’être “trop” ou “pas assez” pour les autres. Vieillir ne devrait pas vouloir dire disparaître doucement du regard des autres. Nous avons une responsabilité collective : garder les anciens dans le cercle du lien, de la parole, de la présence.
L’approche de Pierre Nantas ne prétend pas porter un diagnostic borderline sur les seniors, mais plutôt de souligner que l’isolement social et affectif ne doit jamais être envisagé comme un simple contexte de circonstances. C’est un véritable terreau de vulnérabilité où se conjuguent détresse affective, fragilité cognitive et fragilité identitaire.
L’isolement des aînés est souvent invisible, silencieux et donc facilement toléré, et quand il devient visible, il est déjà parfois top avancé. La préservation du lien chez les personnes âgées doit vraiment être pensée comme une action préventive de santé mentale, au même titre que l’accompagnement des sujets borderline, en ce qu’elle vise à restaurer un espace de reconnaissance, de continuité et de sécurité relationnelle.
Cet article a été publié par la Rédaction le
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