[TRIBUNE] Vieillissement démographique : la France n’a plus le luxe d’attendre

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Le vieillissement démographique transforme déjà l’économie et la société françaises. Pour Romain Ganneau, directeur général de Silver Valley, la transition démographique doit devenir une priorité du prochain quinquennat : au-delà des retraites, de la santé et de la dépendance, elle représente un enjeu majeur d’innovation, d’emploi et de création de valeur.

L’humanité sous le seuil de renouvellement des générations

Romain Ganneau Silver Valley
Romain Ganneau
DG de Silver Valley

En plein mois d’août, un article est passé presque inaperçu en France. Signé par l’économiste Jesús Fernández-Villaverde (University of Pennsylvania) et Patrick Norrick, Terra Incognita: The Economics of a Shrinking World avance une thèse vertigineuse : dès 2026, l’humanité serait passée, pour la première fois de son histoire, sous le seuil de renouvellement des générations. Ni les guerres ni les pandémies n’avaient jusque-là produit un tel basculement.

Ce point de bascule ne touche plus seulement les pays riches : il gagne des économies émergentes, et aucune politique nataliste ne semble aujourd’hui capable d’y résister durablement.

La France n’y échappe pas. Selon les projections de l’INSEE, la part des 60 ans ou plus passera de 30 % de la population en 2030 à 38 % en 2070 ; les 75 ans ou plus représenteront alors près d’un habitant sur cinq. Dès 2040, un Français sur quatre aura plus de 65 ans, et le nombre de personnes de 80 ans ou plus augmentera de 4,6 millions d’ici 2070.

Le premier choc démographique est attendu au tournant des années 2030

Ces échéances paraissent lointaines. C’est précisément le piège. 2040, 2050, 2070 : autant d’horizons commodes pour repousser les décisions. Mais les premiers effets sont déjà là, et ils s’intensifient. Anticiper ne suffit plus : il faut agir, maintenant. Le premier choc démographique est attendu au tournant des années 2030 ; le prochain quinquennat, à partir de 2027, devra en faire l’un de ses fils conducteurs.

Prenons les sujets qui monopolisent le débat : retraites et santé. Les chiffres, eux, ne débattent pas. Les dépenses de retraite pèsent près de 14 % du PIB — un quart de la dépense publique — selon le Conseil d’orientation des retraites, un montant intenable à faire reposer sur le seul nombre, en baisse continue, d’actifs par retraité. Côté santé, la DREES chiffre la dépense courante à 333 milliards d’euros en 2024, soit 11,4 % du PIB, dont près de la moitié concentrée sur les seuls 60 ans et plus — pour un quart de la population. Retraites et santé pèsent donc déjà, ensemble, un quart de la richesse nationale.

Et l’échéance se rapproche vite : dès le début des années 2030, le nombre de personnes modérément ou sévèrement dépendantes augmentera de 300 000 en huit ans, alors que le maintien à domicile peine déjà à répondre à la demande, faute de financement et d’attractivité des métiers du soin.

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La longévité irrigue toute l’économie et toute la société

Mais réduire la transition démographique aux retraites, à la santé et à la dépendance, c’est manquer l’essentiel. Ces sujets, aussi cruciaux soient-ils, cristallisent les querelles de chapelle et nous privent de la hauteur de vue qu’exige un phénomène de cette ampleur. La longévité irrigue toute l’économie et toute la société. Quelques exemples qu’on entend trop peu :

La consommation

Les seniors ne sont pas une charge : ce sont des clients. Les plus de 50 ans pèsent déjà près de la moitié de la consommation des ménages en France selon le Credoc, pour seulement un tiers de la population. Logement, bien-être, automobile, tourisme, alimentation, communication : ces marchés vivent déjà de cette dynamique, et devront apprendre à mieux la servir.

La transmission d’entreprise

Un dirigeant sur quatre a plus de 60 ans ; 500 000 d’entre eux partiront à la retraite d’ici dix ans, entraînant potentiellement 3 millions d’emplois dans leur sillage, selon la Direction générale des entreprises. Un enjeu majeur de reprise, d’industrialisation et de préservation des savoir-faire.

Les territoires

Par exemple, les travaux de David Miet (Villes Vivantes) le montrent : une large majorité des intercommunalités françaises voient déjà leur population vieillir. Entre métropolisation et littoralisation, la carte des besoins (logement, mobilités, services) se redessine, et nos politiques d’aménagement devront suivre.

La défense

La démographie agit comme un accélérateur des tensions : à l’échelle mondiale, de grandes puissances vieillissent à des rythmes très différents, ce qui redessine les équilibres. Elle a aussi des effets très concrets sur nos armées sur les champs du tarissement de la base « des recrutables » jeunes ou l’augmentation de l’âge minimum d’engagement suivant les corps et les spécialités.

L’éducation et l’innovation

Avec proportionnellement moins de jeunes, une société doit repenser la formation tout au long de la vie, la transmission des compétences, et sa capacité à innover avec des actifs plus expérimentés.

Ce sujet devra être au cœur du prochain quinquennat. Ignorer aujourd’hui l’ampleur réelle des impacts économiques du vieillissement, c’est se condamner à en payer le prix dès 2030, et pendant les trente années qui suivront.

Car cette transition est aussi l’un des plus grands gisements de création de valeur des prochaines décennies et la France a des atouts à faire valoir. La démographie contraint ; elle appelle aussi à innover : gagner en productivité autrement, repenser nos modèles d’organisation, adapter produits et services aux nouvelles attentes, en inventer de nouveaux, pour et avec les seniors et leurs aidants.

Les entreprises qui sauront répondre à ces besoins n’accompagneront pas un coût. Elles bâtiront un pan entier de l’économie de demain.

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