« Vers des territoires favorables au vieillissement ? » Chronique de Pierre-Marie Chapon

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Partant du constat que les enjeux territoriaux du vieillissement sont encore mal appréhendés dans l’Hexagone, Pierre-Marie CHAPON, expert en vieillissement de la population, Président du CRITADA, co-auteur du livre « On se trompe sur les vieux » et Directeur de VAA CONSEIL, nous livre une tribune sur cette notion de « territoires favorables au vieillissement », sur les enjeux, l’importance d’anticiper le futur et les révolutions à venir…

Les enjeux territoriaux du vieillissement de la population mal appréhendés

pm chapon ville amie des ainés
Pierre-Marie Chapon

Les enjeux territoriaux du vieillissement de la population sont encore mal appréhendés car les pouvoirs publics n’engagent pas suffisamment d’analyse prospective sur les conséquences induites de la transition démographique sur l’ensemble des secteurs : économie, santé, transport, bâtiment…. Si on évoque systématiquement le fait que les personnes âgées préfèrent rester à leur domicile le plus longtemps possible et qu’il convient de mettre en place des des politiques de prévention et de soutien, on omet les immenses enjeux et conséquences que cela soulève.

Certains s’approprient actuellement la notion de « territoires favorables au vieillissement » que l’on retrouve dans le rapport annexé à la loi d’adaptation de la société au vieillissement mais n’en comprennent ni le sens ni la complexité qui en découle et diffusent de ce fait un discours réducteur et superficiel. Or, il ne s’agit pas basiquement de secteurs correspondant au croisement, dans un rayon de 200, 300 ou encore 500 mètres de commerces et de services de proximité, de transports en commun et d’équipements publics permettant de favoriser le bien vieillir pour les habitants. Cette approche est bien trop simpliste.

Une notion issue de la recherche académique

Seniors - Personnes âgées - Vieillissement de la populationPlusieurs chercheurs en géographie aménagement ont mené entre 2007 et 2012 des travaux sur les territoires de vie, c’est-à-dire les lieux fréquentés au quotidien par les personnes âgées en fonction de leur lieu de résidences. Nous pouvons citer les études de Béatrice Chaudet à Nantes ou encore de Brigitte Nader à Paris. Pour ma part, j’ai dirigé deux études publiées dans des revues scientifiques dont une en collaboration avec le CHU de Nice.

Nous avions également mené des travaux pour France Stratégie. S’il en ressort effectivement que le territoire de vie idéal n’excède pas 500 mètres, nous avions également pointé le fait que la qualité de l’environnement n’a qu’un rôle préventif et n’apportait aucune plus-value dès lors qu’une personne était dépressive ou avait des troubles cognitifs. De plus, la qualité de l’environnement varie en fonction de la personne. Je me souviens d’un cas où une résidente devait faire une prise de sang tous les 2 jours. La présence d’un laboratoire d’analyse à proximité constituait l’élément prioritaire au détriment des commerces de proximité.

Santé et qualité de vie

L’organisation locale de l’offre de soins est un élément fondamental. Certains secteurs rencontrent des difficultés pour remplacer des médecins partant en retraite d’autant que la population locale diminue. L’offre officinale est également impactée et nous assistons à l’émergence de zones de tension voire de déserts médicaux.

Le vieillissement de la population n’est pas la cause mais le non renouvellement des générations et le départ de jeunes actifs précipite des conséquences pouvant être dramatiques pour les territoires concernés. Dans « On se trompe sur les vieux », nous évoquons à plusieurs reprises les problématiques posées dans le Morvan par exemple.

La transition démographique implique de revoir notre manière d’appréhender l’aménagement du territoire. Si nous voulons sauver des territoires ruraux isolés, il est crucial de réorganiser l’offre de soins autour d’un véritable projet de santé à l’échelle intercommunale. De même, il me semble indispensable de regrouper dans un bourg viable l’ensemble des commerces et services. La politique de la Poste à côté de l’église et de la salle municipale me semble révolue.

Toucher les jeunes seniors

Les recherches menées démontrent qu’il y a effectivement un retour du commerce de proximité (et le développement alternatif de systèmes de livraisons) mais cela est vrai surtout dans les grandes villes. En clair, vivre en pavillon reste problématique lorsqu’on ne peut plus utiliser son véhicule. Or, la mobilité résidentielle des 50/75 ans reste très faible, de l’ordre de 2%. L’enjeu est de fluidifier et d’améliorer le parcours résidentiel le plus en amont possible.

Mobilité seniors - Japon - Chine - Perte d'autonomie - Urbanisme

D’où l’importance de proposer des offres de logements adaptés en locatif ou en accession dans des « territoires favorables au vieillissement » sans être stigmatisant. Les promoteurs et bailleurs sociaux doivent intégrer cette notion et passer d’une logique opportuniste à une approche de durabilité pour les habitants. Pour toucher les jeunes séniors, la Métropole de Lyon organise ainsi des conférences et un mini guide sur le thème « Et si on déménageait ? » qui sera largement diffusé.

Une réflexion sur le long terme

Il n’est pas efficient de développer une offre à destination des seniors dans des territoires qui ne sont pas dans une logique de mixité générationnelle et de renouvellement des générations. En outre, il est important de se projeter à 10/15 ans et anticiper les besoins futurs.

Ainsi, un quartier concerné par un important renouvellement urbain peut s’avérer favorable si on intègre le pilier transition démographique au cœur du projet.

Des révolutions à venir

La Silver économie telle que je la conçois peut constituer une véritable révolution pour l’emploi et l’économie en général mais beaucoup d’industriels se trompent de cible en visant une population actuellement âgée de 75 à 85 ans. Or, les enjeux sont avant tout générationnels.

La voiture autonome va révolutionner globalement notre manière de nous déplacer (individuellement et collectivement) et de consommer. Par ailleurs, les projets coopératifs et participatifs vont se développer de manière exponentielle notamment dans l’habitat.

Les « secteurs favorables au vieillissement » doivent être appréhendés par les urbanistes qui doivent intégrer le fait qu’à l’horizon 2035, les plus de 60 ans devraient représenter 31% de la population française et les plus de 75 ans près de 14%. Ils doivent anticiper le fait que les pratiques de mobilité et de consommation vont évoluer et qu’il convient d’intégrer dès aujourd’hui ces éléments dans notre manière d’appréhender l’aménagement du territoire. La transition démographique doit être pensée et mise en œuvre de la même manière que la transition énergétique.

A propos de Pierre-Marie Chapon

Pierre-Marie Chapon, Docteur en géographie aménagement et Sociologue, est spécialiste de la question des enjeux du vieillissement de la population. Référent pour la France auprès de l’Organisation Mondiale de la Santé dans le cadre du programme « Villes amies des aînés » jusqu’en mars 2016, il a été nommé par le gouvernement membre du conseil scientifique de la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie (CNSA).

Enseignant à Science Po Paris et à l’université Lyon 3, il est également conseiller auprès de la Caisse des Dépôts sur la transition démographique, et collabore régulièrement avec les ministères notamment dans le cadre de la loi d’Adaptation de la Société au Vieillissement. Il dirige actuellement le cabinet VAA Conseil, spécialisé dans le domaine du vieillissement et de la santé.


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Cet article a été publié par la Rédaction le


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